
Série : GRAPHIES 1946
Scripte écriture, L’homme et le cosmos
Huile sur toile collée sur feuilles détachées de « Formes et couleurs », elles-mêmes collées sur papier vélin supérieur, le tout marouflé sur toile. Collage de coupures de journaux, de tubes de peinture évidés.
Hauteur : 80 cm. Largeur : 128 cm.
Signée Roberdhay en haut à droite et datée à côté du titre Scripte écriture : 46 en vermillon; avec le sous-titre Les Ecritures, une autre date en bas à droite : 1945 en jaune.
La première toile collée au centre de l’Å“uvre est antérieure à l’extension de l’ensemble, ce qui explique sans doute la première date de 1945, au début du Lettrisme. Ou bien la réalisation de l’Å“uvre entière s’est étalée sur deux ans. Vraisemblablement, les feuilles détachées collées sur le papier vélin proviennent d’un magazine sur l’art ou d’un traité des formes et des couleurs. Comme il sied à une peinture lettriste spécifique à Roberdhay, le titre principal est le sujet même de la toile centrale, en toutes lettres : L’homme et le cosmos. L’homme est écrit en calligraphie tandis que le Cosmos l’est en capitales. Pourtant, il s’agit de l’Homme avec un grand H. Effectivement, des ombres de formes d’homme, des silhouettes, des membres humains, et des globes terrestres de papiers collés y figurent, des ronds et des lettres en mouvement. Au dessous de cette toile collée, un deuxième titre : Les Ecritures 1945, s’agit-il de la série dont cette toile doit faire partie, et qui n’avait pas encore le cachet du Lettrisme générique ?
Pour Roberdhay, le cosmos c’est le globe terrestre et tout ce qui consiste le support de la vie, donc du mouvement, ce que l’on appelle de nos jours : le monde. L’homme et le cosmos participent tous deux à un même but : la réussite de l’existence. Ils ne sont ni en compétition ni ennemis l’un de l’autre mais ce sont des associés dans un but mutuel, pour une tache à accomplir ensemble. J’aime ce monde parce qu’il me fournit des plaisirs et des sujets de réflexion, il forme ma connaissance et de la plus petite créature l’on peut apprendre des valeurs morales : l’entraide et le dévouement des fourmis, la fidélité du couple des tourterelles… Tout se passe comme si la création du monde et tout ce qu’il renferme est un acte moral, par excellence, de Celui qui donne l’Être à tout être.
Ce que l’on nomme le monde signifie d’abord le temps que dure un monde, ce n’est que beaucoup plus tard, au contact des cultures de l’Orient et adoptées ensuite par la Grèce antique, que ce même mot englobe aussi l’espace d’un monde ou sa spatialité. Or, c’est bien le monde, et ni Dieu ni l’homme, qui fait l’objet du récit du commencement dans la Bible, que l’on nomme « la Genèse ». C’est que, pour la parole biblique, Dieu est une évidence, parce que l’homme est une évidence. L’objet de la perplexité, c’est le monde, car l’existence du monde est une énigme. Un mystère pour les Grecs, un secret préfèrent dire les Pharisiens et les Sages du Talmud.
Le temps biblique est irréductible au temps cyclique, ne serait-ce que parce que ce dernier ne donne aucun sens à l’histoire, alors que le temps biblique fait corps avec l’histoire. La Bible a besoin du temps pour que s’accomplisse une Å“uvre : engendrer le fils de l’Homme. L’opposition fondamentale, si souvent mise en relief, entre la pensée hébraïque et la pensée grecque peut s’illustrer, dans ses principes, par l’absence chez les Grecs, et la présence, chez les Hébreux, du thème de la conjugalité de Dieu et des hommes, qui unie l’homme et le monde, créatures de Dieu, avec notre Créateur. La logique interne du thème conjugal veut que l’union actuelle ait un lendemain. Ce sont les enfants, fruits de l’homme et de sa femme, qui incarnent ce lendemain, eux qui prolongent l’amour et en attestent la réalité. Il y a donc dans le judaïsme, un principe de fécondité qui tranche sur la stérilité de la pensée grecque, et dans la Bible, l’histoire est celle des engendrements. Le temps grec, en tant que dimension métaphysique ne peut rien enfanter; il n’est source d’aucun progrès; il ne peut que se refléter en des images parfaitement semblables, alors que le temps hébreu se recrée par des enfantements en des avenirs imprévisibles, projetés dans l’éternité : le temps-enfant tient des temps-parents par la naissance, mais il a sa physionomie et son contenu particuliers. Le temps hébreu ne se recommence pas comme le temps grec, il engendre. Les Hébreux reconnaissent une telle puissance d’enfantement à l’histoire ! C’est toute une perspective de progression, de maturation, qui en dérive, tranchant sur le thème de la dégradation que les conceptions cycliques imposaient aux Grecs. Platon montre, en effet, dans La République, que la loi logique des institutions politiques n’est pas la croissance, mais la corruption. L’histoire des gouvernements est une décadence. L’humanité renferme en elle-même une loi de dégradation. Ce thème de la dégradation, que Platon réserve aux institutions de la cité, les autres penseurs grecs l’appliquent à l’ensemble du monde, au cosmos aussi bien qu’à l’homme. Il tient à la conception même qu’ils se faisaient du temps. Les Grecs semblent avoir été frappés surtout par les mouvements de corruption et d’éparpillement inhérents au temps cyclique.
Les Hébreux portent une attention passionnée aux processus de fécondité et de maturation. Les Grecs ont laissé mourir le temps en des boucles infinies. Les Hébreux ont fait vivre le temps en y construisant l’imprévisible et perpétuellement féconde histoire de leur alliance conjugale avec Dieu. Tant qu’il y aura des hommes, le dialogue d’amour et de fidélité continuera entre eux et Dieu.
Ce point sera, plus tard, le thème principal du livre de Platon, Le Banquet, qui traite de l’amour. Selon le Zohar, Platon se rapprocherait ici des voies de la foi du judaïsme. L’allusion du Zohar concerne la conception essentielle de ce qu’aimer veut dire dans l’idéal de Platon : les hommes sont amoureux d’éternité. Du fait qu’ils se marient et procréent, ils s’ancrent à l’éternité. Leur amour infini féconde la source profonde de leur amour mutuel.
Entre l’homme et le cosmos il se passe une grande histoire d’amour. Il s’agit de transfigurer ce monde-ci en le perfectionnant par le travail, c’est-à -dire, selon le mot du Rabbin Moché H’ayim Luzzato de Padoue (Italie), il y a deux cents soixante dix ans : l’apprentissage du métier d’homme permet de restaurer la virginité du monde.
C’est certainement ce à quoi cette toile fait allusion avec ce bras humain tendu vers le ciel, les oiseaux qui prennent leur envol, les différents outils éjectés du globe terrestre dans le mouvement qui part de « L’homme » et les volutes de peinture qui signifient les bouleversements, les retournements de situation de l’histoire dite humaine mais qui n’est que le reflet ténu de la direction divine.